Theatreaucoeur

Écrire, opiner, discuter théâtre... Défendre un "autre théâtre" que le "tout-contemporain". C'est à contre-courant, c'est "ringard", c'est mal vu, c'est mal lu, mais ça existe l'autre théâtre! Promouvoir et défendre l’œuvre dramaturgique de Henry de Montherlant, sa littérature...Défendre son œuvre et l'homme, c'est défendre la liberté de ne pas être étiquetable, de reconnaître ses dualités, de crier (écrire) tout haut ce que bien des gens pensent tout bas... Causer de littérature en tout genre et de ses produits "dérivés", de cinéma et un peu de télévision... C'est aussi un support médiatique pour les activités d'une compagnie théâtrale besogneuse de province. Les notes critiques de ce blog n'engagent que leur auteur (qui signe GF) et non pas l'association Compagnie Gérard F

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dimanche, décembre 23 2012

Sa Majesté des mouches (Lord of the Flies) de Peter Brook

flashback

(Lord of the Flies)

   Jeux de sang...

     en noir et blanc

Le film de Peter Brook 

 

"The lord of the flies" est une comédie dramatique (Royaume-Uni) sortie en 1963, sur un scénario du cinéaste Peter BROOK d'après le roman de William GOLDING, publié en 1954, considéré comme un classique de la "littérature de jeunesse", abordé dans nos collèges, en classes de 4ème ou 3ème...

Dieu, que douce est la Guerre des Boutons (même celle de Pergaud) à côté du conflit puéril qui transforme une île paradisiaque, investie que par des gamins, en enfer de sang et de feu !

 

Image du film de Peter Brook (la coloration est de la rédaction) © Lord of the flies Company

 

"Et si j'écrivais l'histoire de jeunes garçons sur une île?  Je les laisserais se comporter exactement comme ils voudraient."

© Lord of the Flies company

J'ose espérer qu'il ne viendra pas à l'idée à nos cinéastes tricolores (genre Barratier° ou Samuell°) "d'adapter" cette œuvre magnifique et atroce, effrayante et initiatrice, naturaliste comme j'aime... Pas plus qu'on ne peut faire un plat salé et pimenté (car ce roman est très relevé) en utilisant abondamment du sucre, on ne peut mettre en scène cette fiction, sans la trahir, si l'on accepte de prostituer son scénario et ses images aux standards obligés du "prime-time" télé! En 1965, le réalisateur britannique Peter Brook° met en images sans concession ni pudibonderie indécente (si j'ose dire!) cette histoire terrible, où les enfants (tous des garçons), naufragés et sans adultes, de "bonne éducation", beaucoup étant même enfants de chœur "à la ville" (!), abandonnent leurs uniformes de collégiens en guenilles pour se vêtir de feuilles et d'argile, et laisser leurs instincts barbares, fesses à l'air pour certains d'entre eux, s'exprimer dans de monstrueuses actions irréparables, protégés de leurs crimes sous l'anonymat de leurs visages bariolés...Des enfants sont mis à mort par leurs camarades dans des conditions atroces: des situations d'une contemporanéité à faire frémir! On croirait lire (voir) le filmage au téléphone portable de l'un de ces faits divers qui régalent nos journaleux - et font la une du Vingt-heures! Ces scènes de violence, racontées crûment par Golding, mises en images sans détour par Brook (il est vrai qu'il n'était pas financé par TF1!), sont d'autant plus effrayantes qu'elles se situent dans un contexte extrêmement réaliste: le gosse, seul, reste un enfant sage et éduqué, les gosses, entre eux, s'excitent mutuellement, se lâchent et extériorisent leurs pulsions diaboliques... Il n'y a plus qu'à se ruer sur un bouc émissaire - un faible, évidemment -, et c'est la curée!

Au sens propre (si j'ose dire) et non "de semblant"!

Une fiction assez forte et percutante pour que Peter Brook eût exigé des producteurs de ne pas "trop en faire" avec du pognon! La production initiale voulant gonfler le budget, le cinéaste a claquer la porte et s'est débrouillé... avec des bouts de ficelle!

 

"Tout ce que je voulais, c'était une petite somme d'argent. Pas de scénario, juste des enfants, une caméra, et une plage."  (Peter Brook)

 

© lord of the flies company

 

...mais avec une histoire et des dialogues qui donnent un coup de pied dans la fourmilière du socialement correct.

On peut reprocher à Peter Brook d'avoir trop visiblement  éviter des images traumatisantes ou impudiques (la nudité des protagonistes est très présente dans le livre, traduisant justement la découverte d'un état primitif) - ce qui fait tache dans son filmage naturaliste et par ailleurs sans concession de la montée de la violence enfantine. Sans solliciter des images gore, j'aurais préféré des ellipses d'atrocités moins évidentes et plus habiles. Le romancier Golding, qui a supervisé amicalement l'adaptation cinématographique et a salué avec enthousiasme le résultat, en dit beaucoup plus dans son texte, n'évitant pas les détails sanglants - non par complaisance mais avec une légitimité narrative non contestable. De ce fait, l'atrocité des faits dont se rendent coupables, en s'amusant, nos petits enfants de chœur, apparaît plus clairement parce que décrits, bien que sobrement,  avec un réalisme cru. Je comprends qu'en 1963 le cinéma anglo-saxon prennent quelques précautions (que nous qualifierons "d'usage") dans un film mettant en scène des gosses... Ces coups de gomme sur les scènes les plus dramatiques (et aussi les plus significatives) altèrent un peu l'impact émotionnel de l'ensemble.

 

 Un film "vérité": du Zola cinématographique

Avec une restitution globale réussie de l'essence du roman, ce film est donc une mise en images à minima, fidèle mais un peu timorée. Il n'en demeure pas moins que le traitement scénaristique et la réalisation de Peter brook constituent un exemple (rare) de l'adaptation fidèle et non édulcorée pour le grand écran d'une histoire de gosses initialement forte.

Brook nous régale avec un filmage soigné: la photographie est belle mais non léchée, le noir et blanc est sublimé, les scènes de nuit sont d'une beauté... "éblouissante", et la caméra "débridée" du deuxième cadreur nous livre "à cœur " l'essentiel des images d'action.Les gamins, dans ce qui leur reste de nippes en vadrouille, les corps et les visages souillés de terre et de crasse, ou grimés comme des amazoniens, sont étonnants de vérité... à faire peur quand ils s'excitent! Le montage (coupé dans les 60 heures de pellicules impressionnée par les deux caméras) est alerte et efficace. L'atmosphère, d'abord enivrante, développe progressivement ses poisons mortels, en prenant le temps de poser chaque personnage, chaque groupe d'enfants, avec les psychologies de leurs âges. Il y a les "grands", plutôt réfléchis et prudents, il y a les "petits", plus attirés par les jeux de plein air et la plage que par le ramassage du bois mort; il y a les "forts" (en gueule) et les faibles, les introvertis... Brook, par sa mise en scène et ses images, nous révèle la quintessence de ce microcosme atypique et installe habilement et sans "effets de manches", peu à peu, l'angoisse et le malaise.

 

Ce qui prend allure de camp scout se transforme inexorablement en camp de la mort.

La bande son, pétrie de bruits de la nature (mouches, oiseaux, vent, orage et vagues), un peu gâchée quelquefois par un leitmotiv musical original "hors cadre", comporte des temps forts: les cris hystériques des enfants, le martèlement de tambours sur les noix de coco utilisés par les sauvageons, les "mélopées" de chasse, quelques mesures de percussions aussi discrètes qu'oppressantes...

Un film vraiment pas comme les autres!

Nos cinéastes français, fabricants de soupes enfantines consensuelles pour familles bien comme il faut, ou de "films de Noël"°, pourraient en prendre de la graine (de piments)

...et nos producteurs aussi.

Mais on sait qu'à propos d'enfance, le cinéma hexagonal préfère se voiler la face... et mettre des caches°.

Le film de Brook a été présenté en Compétition Officielle au Festival de Cannes en 1963 et Le réalisateur a été nommé pour la Palme d'or. CQFD

GF

Montage et colorations sépia de la rédaction (cliquer pour agrandir)  Images du film de Peter Brook © Lord of the flies Company


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COMME UNE LANCE!

© Lord of the flies Company et Janus films

Sur ce blog, on peut lire l'article "Anges ou démons" sur le roman de William Golding

J'ai trouvé une remarquable analyse du roman et du film de Peter brook sur DVD Classik°

Le DVD est en vente chez Carlotta° 

.Nouveau master restauré / Version Originale / Sous-Titres Français & Anglais

(92 mn) Format 1.33 respecté – 4/3 – Noir & Blanc avec en Suppléments:

.Le cinéma en liberté (32 mn)

Dans cet entretien exclusif, Peter Brook revient sur son coup de foudre pour le roman de William Golding, la préparation et le tournage du film, et sur la signification de son travail avec une troupe d'enfants.

.Partie DVD-Rom

Élaboré sous la direction d'Alice Vincens (enseignante à L'ESAV, Université de Toulouse II) en collaboration avec Dominique Galaup-Pertusa (enseignante à l'IUFM d'Albi), ce DVD-Rom, par son caractère interactif, permet le développement d'analyses croisées et interroge la rencontre du cinéaste Peter Brook avec l'œuvre de William Golding.

 

   L'affiche du film

reproduite sur le DVD

Sa Majesté des mouches: anges ou démons?

littérature

The Lord of the flies

de William Golding (publié en 1954)

Anges Anges ou démons ?

Le stupéfiant récit de fiction d'un auteur anglais qui n'a pas froid aux yeux et à la plume! Une histoire d'une étonnante actualité...

Un livre dont je connaissais l'existence depuis dix ans, après avoir fouillé dans les bacs d'un bouquiniste du quartier latin, et que j'avais oublié de lire! Voilà qui est fait. La narration, bien que traduite de l'anglais, est d'une remarquable qualité littéraire. Hymne à la (sur)vie et à la nature sauvage (et non à l'homme sauvage), c'est aussi une démonstration de l'imbécilité humaine, déjà présente en chaque enfant... civilisé. Les pages nous régalent de descriptions sobres mais efficaces de paysages délicieux, d'odeurs, des bruits de la nature, avec les oiseaux, les vagues qui se brisent sur les rochers ou qui recouvrent le sable, le ressac...

Un vrai roman naturaliste, à la fois tendre et violent.

Avec des paroles de gosses aussi vrais que nature.

Le paradis trouvé des enfants perdus

Commençant au fil des pages comme une aventure sympathique de collégiens naufragés, réfugiés, sans adultes, sur une île déserte paradisiaque, le récit tourne progressivement au cauchemard sanguinolent. Les Robinson Crusoé enfantins, livrés à eux-même, profitent de leur liberté toute neuve pour se défaire des liens d'ordre et de morale qui les bridaient en Angleterre. Neuf d'entre eux sont des enfants de chœur, avec, à leur tête, un "chef"...

..."Parce que je suis premier enfant de chœur et ténor de la maîtrise. Je monte jusqu'au do dièse."

Ce Jack Meeridew, qui a servi et chanté la messe, va organiser une tribu de "chasseurs", d'abord pour "bien s'amuser" puis très vite par goût du sang et par désir de donner la mort. Violent et autoritaire, méprisant les faibles, il va parvenir à rassembler avec lui la quasi totalité des naufragés, vite séduits par son charisme de petit sauvage. Pour se défendre d'un "monstre" entrevu sur l'île, Jack va instituer spontanément un culte sanguinaire destiné à apaiser "la Bête", en lui offrant le fruit de ses tueries.

L'Harmaguédon des gosses

Seuls quelques garçons, dont aucun ne sont issus de la maîtrise, vont s'opposer au jeune tyran; ces résistants, qui hésitent entre l'envie de s'intégrer à la tribu et la volonté de ne pas devenir "des sauvages" et de conserver des règles civilisées, seront dépassés par les évènements, que Jack, l'éventreur de cochons, va conduire au paroxisme de l'horreur. Tueries atroces de camarades, chasse à l'homme à mort, vont rougir le sable et les rochers battus par les vagues.

Les visages et les corps peinturlurés, nus ou à demi-nus, parés de feuilles et de fleurs, la bande d'enfants assassins, que des danses macabres et histériques  préludent à leurs crimes, va semer la terreur pour supprimer les quelques gamins qui tentent de défendre un reste d'humanité.

Certes, il s'agit là d'une oeuvre qui n'engage... que son auteur. Et l'on peut contester la vision négative et harmaguedonesque (le Mal satanique, niché en chaque enfant, et qui déclenche la sauvagerie meurtrière) "choisie" par Golding; mais si l'on accepte cette option, somme toute tout-à-fait "raisonnable" (si j'ose dire) - si non forcément probable -, on ne peut qu'entrer corps et âme (damnée?) dans l'univers créé par le romancier, happé dès les premières pages dans un microcosme si proche du réel que, très vite, on s'en trouve prisonnier.

 

Image du film de Peter Brook - Le jeune héros Ralph interprété par James Aubrey° © Lord of the flies Company

Sa Majesté des mouches... Quel drôle de titre!

La première idée qui s'est installée dans ma tête, c'est qu'il s'agissait d'une appellation honorifique que les gosses attribuaient, par autodérision, à leur chef, "monarque" en herbe. L'explication est (en partie) dans le texte. Les mômes, devenus asservis à la violence et au sang, totémisent une tête de cochon sauvage qu'ils ont massacré. Plantée sur son pic, la tête pourrissante est noire de mouches... Un jeune garçon, dans sa solitude et ses délires, l'entend se présenter elle-même comme un monarque - dérisoire: sa-majesté-des-mouches. L'enfant n'est pas dupe, mais pour les autres garçons, organisés en tribu de chasseurs, la mort et la violence sont inexorablement érigées en valeurs absolues. Nos gosses, terrorisés par un monstre omniprésent qui les menaceraient, sont convaincus de calmer une divinité (du mal) en lui offrant des sacrifices sanguinaires. Selon de nombreux "auteurs" sur le sujet, sa Majesté des mouches est la traduction quasi littérale de Belzébuth ou Belzébul, dieu lié au culte du diable. Nos petits anges ex-enfants de choeur ont donc choisi, spontanément et par instinct, de vouer un culte à Satan!

GF

 "Jeux de sang en noir et blanc" sur ce blog: article sur le film de Peter Brook°