LA RAFLE de Roselyne Bosch : un monument d’histoire et une leçon de cinéma !

CELA FAIT DEUX OU TROIS ANS que je me disais « Si j’étais cinéaste, j’essaierai de réaliser un film sur la rafle du Vel d’Hiv...» Si maintenant j’étais cinéaste, je me dirai «LE film est fait ; il n’y a rien à ajouter!»

A chacun sa mission... Roselyne Bosch a été touchée par la grâce de la Muse du 7ème Art, qui l’a désignée pour mettre en images le terrible épisode de cette histoire de France aux couleurs de sang et de haine... Elle et nul autre ne pouvait faire ce qu’elle a fait. Ce qu’elle vient de donner au cinéma est trop ‘inspiré’, trop parfait, trop ‘définitif’ pour que l’on se risque à un remake du sujet, sans exhiber ce qui ressemblerait, à côté, à un miroir terni et fêlé. La Rafle de Roselyne Bosch a quelque chose d’essentiel et d’inimitable : elle ressuscite des êtres qui ont existé avec une présence, une authenticité, une humanité qui éblouissent l’écran - ce qui est paradoxal puisque les évènements se situent principalement dans un contexte social et des lieux à vomir...

La cinéaste, ancienne journaliste, appréhendait de mettre en images un tel drame, de montrer l’inmontrable, de filmer l’enfer vécu par des familles entières, la violence, les coups, les humiliations subies par les pères, les mères, les enfants...

Les enfants... Roselyne Bosch dit, à propos de l’Holocauste : « C’est la première fois que des adultes s’attaquent spécifiquement à des enfants. avec pour objectif de les anéantir.(...) En fait, c’est une des raisons qui m’ont poussé à faire le film - et à le faire du point de vue des enfants. Mais j’ai longtemps pensé qu’un tel film serait impossible. » (Extrait de l’entretien publié sur le site du film).

Moi aussi, je pensais qu’un tel film serait impossible. J’avais découvert l’horreur de la rafle du Vel d’Hiv dans le film produit par Delon (M. Klein) ; mais la belle histoire de M. Klein, merveilleusement interprétée et mise en images, qui m’avit remué les tripes, et qui avait le mérite de racontait avec force détail l’organisation minutieuse de la rafle,  sous l’égide de la Préfecture de Police, n’était pas celle du Vel d’Hiv. Il n’y était montré qu’une ‘représentation’, plutôt ‘papier glacé’, du rassemblement des raflés au Vel d’Hiv., émouvante mais d’une esthétique trop léchée... Le film de Roselyne Bosch est d’une autre veine. L’efficacité du scénario, la qualité de la photo, du montage, la justesse exceptionnelle des décors - extrêmement réalistes, jusque dans les plus petits accessoires -, le soin apporté à la crédibilité des costumes (usagés et sales quand il le faut), le jeu ‘humain’, très ‘charnel’ des acteurs, adultes et enfants, la bande son remarquable (musique et bruitages), font d’abord entrer le spectateur dans la vie de ces familles modestes, bien vivantes (dans leurs appartements qui auraient tant besoin d’un bon coup de peinture),  nous font partager leurs plaisanteries à deux balles, leur naïveté, leurs angoisses... Des familles comme les autres, avec leurs travers, leurs préoccupations futiles. Des papas, des mamans, des frères et soeurs qui se disputent et se chérissent.

Puis vient l’heure de la rafle.

L’horreur frappe, aux portes des juifs parisiens..., mais elle s’invite également dans la salle de cinéma. Le spectateur est ‘pris’ lui aussi, saisi parmi la foule terrorisée, effarée, incrédule... Les cris, les bousculades emplissent la salle. Le spectateur est au milieu des raflés («J’ai demandé à mes trois opérateurs de filmer comme en reportage.»). Puis nous voilà transportés (ou plutôt pénétrant) dans le vel d’Hiv... Un travelling d’anthologie : plan unique d’abord rapproché sur quelques mètres carrés de souffrance et de panique puis un lent recul du regard, pour embrasser enfin la totalité du vélodrome-de l’horreur ; avec la bande son qui vous y plonge irrémédiablement. Retour aux plans rapprochés : on pisse ou on défèque dans les coins. La puanteur de la promiscuité et de l’absence d’hygiène vous prend à la gorge. Les latrines débordent d’excréments. Le sol, les gradins, tout est infect...

Seuls les uniformes des gardiens de la paix et des gendarmes - qui vont griller une cigarette à ‘l’air libre’ le temps d’une pause -, sont impeccables.

Seuls les rires des gamins en culotte courte, qui courent sur le plancher incliné du vélodrome, y font des glissades, jouant avec insouciance, donnent une couleur d’espoir et d’humanité à une humanité qui est condamnée - et qui ne le sait pas encore. Ces hommes, ces femmes qui bavardent, s’interrogent, partagent une maigre pitance, se nourrissant de paroles rassurantes, sont si vrais, si ‘vous-même’ que, déjà, les larmes peuvent vous monter aux yeux... parce que vous savez ce qui les attend...

Roselyne Bosch a voulu faire une ‘fiction’ et non une reconstitution documentaire façon Frédéric Rossif. On sait qu’elle a raison : dans notre société hypermédiatisée et gavée d’images, seule une fiction consistante et bien écrite est capable de toucher le grand public. Choisir un casting prestigieux, confier les premiers rôles d’enfants à deux têtes blondes aux visages d’anges - notamment un petit Nono craquant à souhait -, ce n’est pas de la complaisance : c’est du professionnalisme ! Car ce film, véritable monument du cinéma tout autant que leçon d’histoire, a la signature d’une authentique et grande cinéaste. Les personnages y sont magnifiquement campés, pas clichés du tout, servis par des acteurs dont le talent participe à capturer le spectateur dans cette dramatique aventure inhumaine. Les Reno et Elmaleh, ainsi que les rôles féminins (notamment Mélanie Laurent et Sylvie Testud) ont su troqué leur notoriété contre leur personnage. Ils ne ‘jouent’ pas : ils ‘sont’. Quant aux enfants précités, leur frimousse avenante contribuent à rappeler que les SS et les pétainistes antisémites n’épargnaient pas plus les angelots que les vieillards... D’aucuns crieront « à la complaisance », mais il s’agissait de faire un film ‘lisible’, visible par tous et non pas un document fait que de noirceur et de barbarie. Un vrai scénario doit être une vraie histoire. La cinéaste a su utiliser avec habileté les ‘noeuds’ dramatiques qu’autorisaient les témoignages sur lesquels elle a construit son histoire, entraînant le public dans un récit bien enlevé, sans temps mort, lui permettant de s’attacher à tel ou tel personnage, chacun des spectateurs pouvant s’identifier à tel ou tel. Nous étant familiers, les principaux acteurs adultes facilitent d’autant cette identification - parce qu’on les connaît, parce qu’on les aime.

La direction des enfants acteurs est sans faille : rarement a-t-on vu au cinéma des gamins si vrais, si impliqués. Le jeune Hugo Leverdez ne cabotine pas : il est crédible de bout en bout, ses gestes sont justes, ses regards sont sidérants de vérité et d’à-propos et le petit Nono nous dit ses répliques avec un naturel bouleversant...

Un seul bémol à ma critique : la dernière séquence, illustration superflue d’un épilogue que le seul texte final avec, pour mention complémentaire, les destinées du jeune Joseph (et du petit Nono ?) aurait suffi à livrer. Le ‘fondu au noir’ sur le train d’enfants correspondait davantage au propos du film, car le noir de cette séquence permettait au spectateur d’imaginer la suite avec beaucoup plus d’impact émotionnel. J’ai cru, une seconde, que le film allait finir ainsi...