LA REINE MORTE de Montherlant :

du GRAND (télé) cinéma !

L’adaptation télévisée de Pierre Boutron*, inédite, diffusée le 19 mai dernier sur France 2,a été un GRAND MOMENT DE CINEMA ! Eh oui ! Montherlant, dramaturge émérite, pointilleux sur la façon dont ces pièces devaient être mises en scène, était, en filigrane, un “scénariste” audio-visuel de génie! Porter à l’écran (qui plus est au petit écran) l’œuvre maîtresse de HM, était une gageure - pour ne pas dire « casse-gueule ». Je l’ai rêvé… Boutron l’a fait ! Et avec quelle maîtrise : respect de la “texture” du texte (!), exploitation habile et esthétique de l’histoire, intégration heureuse de “scènes d’action” (qu’un certain journal a qualifié avec dédain de “cape et d’épée” vulgaire) - si cette Reine Morte était de “la soupe” de “prime-time”, alors, de cette soupe-là, je redemande!

Décors naturels et costumes réalistes - l’auteur aurait apprécié, qui a écrit, dans ses consignes pour La Ville : “Les habits des garçons ne sortent pas de chez le vendeur, comme il est de routine sur la scène. Ils sont fatigués, usagés.” Et encore : “On devrait retrouver au théâtre les gros plans du cinéma.” et: “Presque tout le théâtre - je parle du théâtre représenté car le faux du comédien se superpose au faux de l’auteur - paraît être un succédané de Guignol, auprès du Voleur de Bicyclette ou des Jeux interdits, pour ne citer que des œuvres récentes. Ces œuvres représentent la vie “vraie”, avec ce qu’il faut de tour de main pour la mettre en valeur, et nous montrent que c’est elle qui est admirable.” (1952)

Un Michel Aumont magistral, très “chair”, dans son personnage du Roi Ferrante, être torturé par son orgueil, sa fragilité, ses haines, ses passions, sa prétention, son amour filial… Crédible jusqu’au bout des ongles, le grand acteur - probablement l’un de nos comédiens les plus talentueux  -, a donner sang et vie aux exquises  répliques de Montherlant. Ses partenaires ont été tout aussi remarquables (Gaëlle Bona notamment, dans le rôle-titre), tous à la hauteur de l’œuvre grandiose. Boutron, pour avoir ainsi magnifié par sa réalisation (technique et artistique) l’un des plus beaux textes de HM, mérite la palme d’Or du bon goût et de l’à-propos…, et de la perspicacité.

On nous dit : “ça a été la cata pour la chaîne !” (audimat)… Et alors ? On s’en fous ! France 2 (jusqu’à preuve du contraire) est une chaîne de “service public” ; qu’elle serve donc aux téléspectateurs des émissions de qualité, si “non-tendance” fûssent-elles ! Que la majorité non-silencieuse des consommateurs de petite lucarne ne fût pas sensible à la beauté et à la grandeur qui lui étaient proposées ce soir-là, qui en serait surpris ? Montherlant avait en horreur la médiocrité (comme Ferrante, frère jumeau de Georges Carrion de Fils)…

“Quand j’ouvre ma fenêtre sur le monde, ce qui me fait le plus souffrir, c’est le spectacle de l’indulgence. Partout je la retrouve, en haut, en bas… L’indulgence, ce serpent auquel il faudrait écraser la tête.” (Fils de personne - Acte III, scène III)

CQFD